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Je critique, tu critiques… Deuxième partie: les critiques selon Beigbeder.

22 Fév

Les critiques ont-ils une vie? Ceux et celles qui pratiquent ce genre journalistique souffrent-ils du syndrome de projection ou de vampirisme par rapport à leurs propres émotions? C’est à peu près le propos d’un extrait du roman «L’égoïste romantique» de Frédéric Beigbeder paru en 2005 et que j’ai lu dans un chalet en Abitibi alors que je venais de quitter cette partie de mon ancienne profession.

Voici l’extrait en question:

«L’avantage d’être critique (par rapport à être artiste), c’est qu’on peut se réfugier dans la réalité des autres. Le film d’un autre, l’émission d’un autre, le livre d’un autre, le disque d’un autre sont autant de fuites pour éviter de penser à soi. Le critique n’aime pas vivre. Le critique n’a pas de souvenirs personnels: ceux des artistes les remplacent. Les œuvres des autres le protègent de l’existence. L’art remplace la vie qu’il n’a pas. De plus en plus d’habitants de la planète vivent ainsi dans le monde merveilleux des critiques: celui où les problèmes disparaissent, celui où la tristesse vient d’une chanson d’amour, celui où des personnages aussi élégants que fictifs souffrent à notre place.

Pas besoin de vous dire que ce paragraphe a suscité chez moi quelques réflexions. D’abord, pour vous mettre en contexte, je venais de passer 10 ans à écouter, pour arrondir grossièrement, une dizaine de nouveaux disques par semaine, dont 3 ou 4 minimum de manière plus intensive dans le but d’en faire la critique. Arrêter ce régime musical du jour au lendemain ne pouvait se faire sans provoquer d’étranges effets secondaires dus à un sevrage aussi soudain. Première constatation: je n’avais plus de ritournelles qui me hantaient le cerveau de manière quasi-permanente. Ne plus avoir le moindre bout de chanson, la plus petite parcelle de mélodie, plus aucun beats ou riffs de guitares qui tournent et retournent dans ma tête m’a donné le vertige au début.

Et si effectivement, les émotions musicales et poétiques que je consommais de façon excessive avaient fini, peu à peu, par prendre la place ou, pour être plus exacte, avaient la capacité de mettre en veilleuse mes émotions personnelles? Et si finalement, ça m’arrangeait bien de moduler mes humeurs grâce à la musique? À l’inconfort de retrouver mon dialogue intérieur à froid, sans ambiance de fond, s’est rapidement ajouté le soulagement de ne plus analyser ce que j’entendais, de ne plus me demander ce que j’avais à dire sur la musique que j’écoutais maintenant «volontairement».

Bien sûr, on pourrait croire que la tirade de Beigbeder à propos des critiques pourrait tout aussi bien correspondre à n’importe quel amateur passionné de culture. Mais la job de critique est tellement prenante qu’elle doit attirer des personnes prédisposées à s’alimenter de façon quasi-boulimique aux œuvres des autres.

J’ai donc demandé à une poignée de critiques musicaux, ce qu’ils pensaient de cette citation de Frédéric Beigbeder. Voici leurs commentaires:


Olivier Robillard-Laveaux, Chef de section musique, Voir Montréal

«Ça prend vraiment un artiste pour voir les critiques de cette façon. Un artiste qui aime regarder les journalistes de haut, de surcroît, ou qui cherche simplement à se convaincre de ne pas prendre la critique au sérieux. À ce chapitre, il a raison. Les artistes doivent apprendre à se faire confiance et à ne pas prendre la critique au pied de la lettre. Si tu es musicien, et que ton nouveau disque te ressemble, que tu l’assumes, et que tu en es fier à 100%… Ben au diable ce que peut en penser Olivier Robillard Laveaux. Une critique, c’est l’opinion d’une personne à un moment précis de sa vie. Ce n’est pas la bible.

Quant à mes motivations réelles, elles sont fort simples. Je fais ce métier parce qu’il n’y a rien de plus cool que d’être payé pour écouter de la musique. Mon seul but est de faire découvrir de la bonne musique aux gens. Il y a tellement de disques qui sortent… Les meilleurs doivent être présentés à la masse. Et ce n’est pas les radios commerciales, ni les chaînes de TV, qui vont prendre ce risque. Reste donc la presse écrite.»

Philippe Papineau, critique musical pigiste, Le Devoir, animateur de Franco Phil, CIBL et auteur du blogue franco-phil.blogspot.com.

«Je ne peux qu’être en désaccord avec les propos de M. Beigbeder, de toute manière provocateur parmi les provocateurs. Jouons tout de même le jeu sérieusement.

Ce qui me fait réagir en premier, c’est l’idée que le critique n’a pas de souvenirs personnels. En fait, à l’inverse, bien malin serait le critique qui serait capable de faire la démonstration que sa vie personnelle, présente ou passée, n’influence pas son travail, ses idées, ses goûts. Le critique ne peut que se réfugier dans sa propre réalité. C’est le socle, la matière qui absorbe l’œuvre qu’il écoute, lit, voit. La preuve est aussi que la perception d’un même disque, par exemple, peut changer avec le temps, avec la vie, les expériences. Pas besoin d’une psychanalyse et de l’étude de mon arbre généalogique pour saisir que ma préférence naturelle pour la chanson francophone, les mélodies fortes et les guitares vient d’une dose précoce et intense de Beau Dommage, Robert Charlebois, Francis Cabrel et autres Offenbach – faut appeler mes parents pour les plaintes.

Je crois par contre que ce que produisent les artistes nourrit les critiques – et les citoyens en général. Que les œuvres auxquelles nous sommes confrontées font bouger ce que nous sommes. Est-ce que l’art remplace la vie que le critique n’a pas? Comme beaucoup de travailleurs, le critique « ramène du travail à la maison », mais pas plus que le professeur qui pense aux problèmes de sa classe à l’heure du souper. Quand le proprio me réclame le loyer, je ne vis pas à travers Les Pauvres, de Plume ou 42 $ par jour, de WD-40!

Peut-être, si j’écoutais M. Beigbeder, devrais-je alors me réfugier dans 99 francs»

Marie Hélène Poitras, Journaliste-pigiste en musique (Voir, Nightlife, Paroles & Musique) Écrivain (Soudain le minotaure, La mort de Mignonne et autres histoires, Rock & Rose)

«Cela ne s’applique pas tout à fait à mon cas, car j’ai aussi une pratique artistique (je publie des livres). D’ailleurs, le fait de porter deux chapeaux (critique musique et écrivain) nourrit mes deux pratiques. Je suis en mesure de me mettre dans la peau des artistes dont je critique les albums, de fournir une sorte d’effort d’empathie, et d’un autre côté, lorsqu’on critique mes livres, j’ai appris avec le temps à bien prendre la critique, à ne pas la déifier, je sais qu’il ne faut pas tout prendre ce qu’elle écrit pour du cash et ça fait de moi une journaliste plus humble.

Quant au cliché du critique blasé et insensible, quasi inhumain, la majorité des critiques que je connais (dans le domaine de la musique) sont plutôt d’éternels adolescents qui se sont organisés pour faire de leur passion un métier. Pouvoir circuler d’une salle de spectacle à l’autre, rencontrer des artistes dont on respecte le travail et suivre leur évolution, vivre des bonheurs et des déceptions, voir la scène d’ici se transformer… Il y a pire comme boulot, on s’en cache pas. Mais il ne faudrait pas oublier que c’est aussi un métier exigeant; on nous demande de résumer notre pensée dans des textes de plus en plus courts (NB la crise des médias imprimés), et il faut avoir assez d’oreille pour se faire une bonne idée des albums qu’on écoute en très peu de temps.»

Christophe Schenk, journaliste à L'Hebdo (Suisse) et auteur du blogue Bonpourlesoreilles.net

«Est-ce que le critique se réfugie dans les oeuvres des autres? Bien sûr! Mais pas plus que les non-critiques – ceux qui n’en ont pas fait une profession. Ce n’est pas le fait d’être « critique », mais le fait de se plonger dans une oeuvre qui transforme celle-ci en refuge.

L’art remplace-t-il la vie pour autant? Pas plus chez le critique que chez les autres.

Reste que si le critique ne vit pas que par l’oeuvre, il la fait également vivre. En partageant sa passion ou son désamour d’une oeuvre avec celles et ceux qui le suivent.»

Olivier Lalande, journaliste pigiste, Voir, Nightlife

«Je pense pas mal comme Christophe. Effectivement, l’art peut être un refuge lorsqu’on en a envie ou qu’il est si bien fait qu’il nous aspire. Mais ça ne concerne pas plus la critique que n’importe qui d’autre qui s’y intéresse vraiment.

Il a raison quand il dit que «de plus en plus d’habitants de la planète vivent ainsi dans le monde merveilleux» où «les problèmes disparaissent», «la tristesse vient d’une chanson d’amour, celui où des personnages aussi élégants que fictifs souffrent à notre place», mais je saisis mal l’idée de le décrire comme le monde des critiques en particulier.»

Bref, comme vous pouvez le constater, les critiques ne se dévoilent pas si facilement… Carapace contre les influences et les jugements extérieurs ou le nez trop collé sur leur sujet? Qui sait… Il reste qu’être critique est une vocation. Être un(e) bon(ne) critique demande du courage, une vaste culture générale et une capacité à assumer ses opinions qui ne sont pas donné à tout le monde.

C’était pas mal comme boulot, finalement… 😉

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