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Je critique, tu critiques, elle critique, nous critiquons…

15 Fév

Pas facile la vie de critique. Non, je ne vous citerai pas du Robert Charlebois avec ses «ratés sympathiques» (malgré tout le respect que je dois au Robert de cette période, ma génération est trop peu souvent citée pour que que je cite la précédente une fois de plus…). Je le sais, j’en étais. Chaque semaine je devais produire des opinions, des analyses en format quasi-tweets, des impressions sous pression qui, inévitablement, heurteraient parfois des créateurs et des lecteurs(trices).

Une bizarre de job où on doit être crédible et respecté tout en sachant que notre opinion sera trop souvent prise au pied de la lettre et mal interprétée la plupart du temps. Non, on ne se fait pas que des amis avec un titre de critique dans le front, et ceux qu’on se fait sont bien souvent intéressés. Sans parler de l’image de chiant et de prétentieux qui colle à la «profession», si s’en est une.

On l’a bien vu dans l’épisode de C.A. du 8 février dernier. Une série qui m’irrite autant qu’elle me divertie parfois, qui met en scène un savoureux personnage de critique pèteux de broue de Plateau. Dans une scène avec le personnage de Maude, il débite un de ces dialogues truffés de punchlines qui fait la force (et la faiblesse) de l’écriture de Louis Morrissette:

«J’suis critique.»

«Quel journal?»

«J’suis pigiste maintenant. C’est fini les journaux Maude. De nos jours, le même article est publié sur Internet, les magazines, y est traduit dans plusieurs langues, distribué à travers le monde. L’entreprise paie le pigiste une seule fois.»

«Ça se fait pas! Tu dois tellement être contre ça!»

«J’fais 85 000$ par année, j’men câlisse pas mal! (…) C’est tellement l’fun d’être critique, t’es pas obligé d’avoir une opinion, t’as juste besoin d’en écrire une!

Il y a dans ce petit bout de dialogue deux éléments susceptibles de provoquer des réactions. D’abord, une affirmation sur les conditions de travail des journalistes pigistes et le traitement qu’ils doivent subir dans un contexte d’éclatement des plateformes de diffusion. Puis, un procès d’intention à peine voilé sur la vacuité de l’exercice critique.

Bref de quoi interpeller les principaux concernés. J’ai donc fais appelle à trois ex-collègues pour recueillir leurs commentaires:

Olivier Robillard-Laveaux, Chef de section musique, Voir Montréal

C’est vrai, un texte peut être repris dans différentes publications et sur de nombreux sites Web sans que le pigiste ne soit payé plusieurs fois. Dès que le pigiste vend son texte à un client, ce dernier peut en faire ce qu’il veut. Certains contrats sont moins avantageux que d’autres. Il y a une différence entre vendre tes droits d’auteurs et vendre tes droits moraux. Illustration

C’est dommage, mais c’est comme ça.

Par contre, je ne crois pas qu’un pigiste culturel puisse faire 85 000$ par année. Du moins, ils sont très rares. Une entrevue avec les Vulgaires Machins, ça ne se vend pas à gauche et à droite. Quant à la phrase: «t’es pas obligé d’avoir une opinion, t’as juste besoin d’en écrire une!», ça sent le règlement de compte Louis Morissette vs la critique. Jugement facile et sans nuance. Les pigistes qui n’ont pas d’opinion ne feront pas long feu. Pour se différencier des autres journalistes, il faut une plume, des idées, des opinions, et surtout, une sincérité qui ne s’improvise pas.

Marie Hélène Poitras, Journaliste-pigiste en musique (Voir, Nightlife, Paroles & Musique) Écrivain (Soudain le minotaure, La mort de Mignonne et autres histoires, Rock & Rose)

Nos textes sont effectivement ré-utilisés à droite et à gauche lorsqu’on est pigiste; c’est une réalité que je n’approuve pas mais avec laquelle je cohabite. J’ai choisi d’être pigiste, ce n’est pas une situation subie. Il y a des avantages et des désavantages, comme dans tout emploi, mais de mon point de vue, les avantages sont plus nombreux: pouvoir travailler en pyjama, de chez soi, ne pas avoir à puncher de 9 à 5, pouvoir écouter des albums dans mon bain ou en joggant plutôt que rivé à un ordinateur sous un éclairage au néon dans un bureau sur-climatisé ou mal chauffé, refuser les propositions qui ne m’intéressent pas, organiser mon horaire moi-même, être mon propre boss, etc.

Les pigistes sont des cowboys solitaires. Il faut être constamment à la chasse, discipliné, toujours aux aguets, très organisé. Ce n’est pas pour tout le monde. Certains vivent mal avec l’insécurité qui vient avec, mais ce métier de pigiste vient aussi avec une liberté qui n’a pas de prix à mes yeux.

Quand au salaire : à part pour ceux qui ont des gigs à la télé, je ne connais pas grand pigistes qui font 85 000$ par année en couvrant la sphère culturelle. Il ne faut pas oublier que les personnages de C.A. sont tous assez caricaturaux et celui du pigiste-dandy qu’on a pu voir crâner à l’écran lundi dernier n’échappe pas à la règle. Je suis auteure et pigiste, je ne pourrais vivre ni que de l’un ou de l’autre, mais les revenus que je tire des deux me permettent de gagner le même salaire que lorsque j’ai travaillé comme chef de la section musique aux bureaux du Voir (de 2004 à 2006) et me procurent l’immense satisfaction de pouvoir dire que je vis de ma plume, un rêve de petite fille et un bonheur au quotidien. Jamais j’entame une journée sans avoir hâte d’accomplir ce que j’ai à l’agenda. Mon travail a un sens pour moi.

Quant à la citation sur les opinions (« t’es pas obligé d’avoir une opinion, t’as juste besoin d’en écrire une »), comme je signe des articles et des critiques, et que je ne donne pas dans la chronique ou le billet, je ne suis pas dans l’opinion, mais plutôt dans la transmission d’informations.

De toute manière, j’ai un plan B si un jour ce mode de vie ne m’intéresse plus : devenir facteur!

Olivier Lalande, journaliste pigiste, Voir, Nightlife

Honnêtement, c’est un peu difficile de commenter une citation de Louis Morrissette… On parle d’un dialogue d’un feuilleton… Pastiche 101, grossi, plein de raccourcis… J’imagine que Morrissette règle ici quelques comptes avec la critique télé, grand bien lui fasse. J’ai vaguement entendu parler de critiques qui faisaient autant d’argent, je ne sais pas si ça existe vraiment, mais chose certaine, ça ne fait pas partie de ma réalité à moi. À la limite, c’est un peu insultant de décrire un salaire annuel de 85 000$ comme la norme et de passer sous silence l’actuel combat sur les droits de réutilisation, mais ce serait futile de demander à un feuilleton québécois de faire preuve de nuance.

Moyennant qu’un peu de réflexion soit entré dans la partie « pas besoin d’avoir une opinion, juste d’en écrire une » (et on n’est pas sûr de ça…), on pourrait supposer que ce bout-là reflète soit le rapport tendu du public et de la colonie artistique québécoise avec la critique — remettre en question le travail des vedettes, ces membres de notre famille élargie, c’est louche et ça suppose sûrement une frustration latente –, soit la façon hirsute dont la critique est exprimée au Québec. Avec la prédominance de la plogue sur le point de vue critique dans nos médias culturels (exemple rapide, TLMEP: quand est-ce que la question qui tue tue vraiment?), je peux à la limite comprendre que quelqu’un soit surpris quand, soudainement, il y en ait un qui soit exprimé. Quand on est habitué à la douceur, la virulence surprend et on peut se demander d’où ça vient. Les produits culturels sont le plus souvent célébrés comme s’il s’agissait de merveilles livrées par le Messie lui-même, comme quelque chose qui procure automatiquement du plaisir si les grands noms en font partie, et non comme un moyen d’expression porteur de sens, qu’on puisse décortiquer. Cela va de soi d’analyser en long et en large une game du Canadien, mais c’est grotesque de réfléchir sur Ariane Moffatt. Les opinions? Quosse ça donne?

Bon j’avoue que faire réagir ces invités de marque sur du Louis Morrissette, c’est pas la grande classe… C’est pourquoi mon prochain billet s’attardera à une citation d’un auteur français autrement plus inspirant que nos trois critiques musicaux (plus un «guest appearance» d’un critique suisse) commenteront…
Vos critiques sont les bienvenus…

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